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Éducation aux médias : accompagner les enfants

Éducation aux médias : accompagner les enfants Aly Diabaté Réseaux sociaux

À l’ère du numérique, les enfants grandissent dans un environnement saturé d’écrans et de flux informationnels continus. Téléphones portables, réseaux sociaux, plateformes de vidéos et messageries instantanées structurent désormais une part importante de leur quotidien, parfois dès le plus jeune âge. Cette exposition précoce ouvre des opportunités nouvelles d’apprentissage, de créativité et de socialisation, mais elle s’accompagne aussi de risques bien identifiés : désinformation, images choquantes, discours de haine, cyberharcèlement ou atteintes à la vie privée.

Ces constats sont développés dans «L’éducation aux médias en Europe : controverses, défis et perspectives » une publication européenne consacrée à l’éducation aux médias, qui analyse les transformations profondes des usages numériques chez les enfants et les adolescents. Ce travail montre que, face à ces risques, la réponse la plus répandue reste souvent l’interdiction ou la restriction stricte des accès. Une stratégie rassurante en apparence, mais dont les limites apparaissent rapidement. Dans sa contribution à cette analyse collective, le psychiatre et psychanalyste Serge Tisseron insiste sur un point central : la surprotection ne constitue pas une protection durable. En cherchant à éloigner totalement l’enfant des médias, on l’empêche d’acquérir les repères nécessaires pour comprendre un univers informationnel auquel il sera inévitablement confronté. Pour les auteurs, l’enjeu n’est donc pas de supprimer l’exposition, mais de la rendre compréhensible et maîtrisable.

L’illusion du risque zéro

L’étude souligne clairement l’illusion du « risque zéro » à l’ère numérique. Les écrans sont omniprésents : à la maison, à l’école, dans l’espace public, chez les amis. Même lorsqu’un enfant ne dispose pas d’un téléphone personnel, il reste exposé aux contenus numériques à travers son entourage.

Selon Serge Tisseron, dont les travaux sont mobilisés dans cette publication, l’interdiction systématique crée une fausse impression de sécurité. Un enfant trop protégé n’apprend ni à reconnaître les dangers ni à y faire face. Lorsqu’il se retrouve seul face aux médias, sans accompagnement ni repères, il devient plus vulnérable à la manipulation, à la désinformation ou aux contenus violents. Les auteurs soulignent ainsi que la suppression totale des risques est non seulement irréaliste, mais potentiellement contre-productive. En privant l’enfant d’une exposition encadrée, on le prive aussi de l’apprentissage nécessaire pour développer des réflexes de prudence et de discernement. L’objectif devient alors de préparer l’enfant au réel, plutôt que de tenter de l’en isoler.

L’éducation aux médias comme réponse de fond

Dans ce document, l’éducation aux médias apparaît comme l’axe central de toute stratégie durable face aux risques numériques. Il ne s’agit pas simplement d’apprendre aux enfants à utiliser des outils technologiques, mais de leur permettre de comprendre comment l’information est produite, hiérarchisée et diffusée. Les chercheurs rappellent que développer l’esprit critique passe par un apprentissage du questionnement. Qui est à l’origine d’un message ? Dans quel but est-il diffusé ? S’agit-il d’un fait établi, d’une opinion ou d’une rumeur ? Pourquoi ce contenu cherche-t-il à provoquer une émotion forte ? Ces interrogations, progressivement intégrées, permettent à l’enfant de prendre de la distance face aux messages qu’il reçoit. Cette approche, défendue tout au long de l’analyse, considère l’enfant comme un acteur en apprentissage. Il n’est plus seulement un utilisateur à surveiller, mais un individu capable d’acquérir, étape par étape, des compétences de compréhension et d’autoprotection. L’exposition aux médias n’est pas niée, mais pensée comme un processus progressif, encadré et adapté à l’âge.

Accompagner l’enfant face au réel médiatique

Les travaux réunis dans cette publication insistent sur le rôle déterminant de l’accompagnement adulte. Préparer l’enfant aux risques médiatiques commence par la parole. Parler des médias avant de les interdire permet d’anticiper les situations problématiques et de réduire la peur liée à l’inconnu. Expliquer que certaines informations sont fausses, que certaines images peuvent choquer ou que certains messages cherchent volontairement à provoquer la colère aide l’enfant à comprendre ce qu’il peut rencontrer en ligne. L’accompagnement passe aussi par le partage des usages médiatiques. Regarder une vidéo ensemble, commenter une publication ou discuter d’une information transforme l’écran en support d’échange. Ces moments permettent à l’adulte de mieux saisir ce qui interpelle ou trouble l’enfant, et d’ouvrir un dialogue. L’enfant apprend ainsi à exprimer ce qu’il ressent, à poser des questions et à ne pas rester seul face à des contenus incompris. Au fil de ces interactions, le questionnement devient un réflexe. Les auteurs soulignent l’importance d’encourager l’enfant à comparer les sources, à repérer les titres exagérés et à se méfier des contenus trop sensationnels. Cette capacité à douter, à vérifier et à analyser constitue l’un des piliers de l’éducation aux médias et un rempart essentiel contre la désinformation.

Comprendre le fonctionnement des réseaux sociaux fait également partie des enseignements mis en avant. Expliquer que certains contenus sont mis en avant parce qu’ils suscitent des réactions fortes et non parce qu’ils sont fiables permet à l’enfant de relativiser la notion de popularité. Il découvre que les algorithmes privilégient l’émotion, la polémique et la viralité, ce qui l’aide à ne pas confondre visibilité et crédibilité. Les médias sollicitent fortement les émotions, et apprendre à les reconnaître est présenté comme une étape clé. Identifier la peur, la colère ou la tristesse provoquées par un contenu permet à l’enfant de prendre du recul et d’éviter les réactions impulsives, comme le partage automatique ou les commentaires agressifs.

Cette dimension émotionnelle est pleinement intégrée aux recommandations formulées par les auteurs. Interdire le partage d’informations personnelles, rappeler l’importance de vérifier avant de diffuser un contenu ou encourager l’enfant à demander de l’aide en cas de malaise sont des repères essentiels. Leur efficacité repose moins sur la sanction que sur le sens qui leur est donné. Enfin, l’un des éléments les plus déterminants reste la possibilité de parler sans crainte. Savoir qu’il peut se confier à un adulte en cas de cyberharcèlement, de contenu choquant ou de situation inquiétante constitue une protection majeure. Cette liberté de parole empêche l’isolement et permet une intervention rapide lorsque des difficultés apparaissent.

Former des citoyens, pas seulement des utilisateurs

Au-delà de la sphère familiale, le rapport insiste sur la portée citoyenne de l’éducation aux médias. Dans des contextes comme celui du Mali, où l’accès aux réseaux sociaux s’est généralisé plus rapidement que les dispositifs d’accompagnement éducatif, cet enjeu apparaît particulièrement crucial. Les enfants et les adolescents évoluent dans un espace informationnel dense, marqué par la circulation de rumeurs, de discours de haine et de manipulations diverses. Préparer l’enfant face aux risques médiatiques, soulignent les auteurs, revient aussi à investir dans la qualité future de l’information et du débat public. Un enfant qui apprend à vérifier les sources, à questionner les messages et à respecter autrui en ligne devient un adulte plus résistant à la désinformation et plus attentif aux règles du débat démocratique.

En conclusion, «L’éducation aux médias en Europe : controverses, défis et perspectives» plaide pour une approche éducative plutôt que censoriale. Éduquer plutôt que censurer ne signifie pas renoncer à protéger l’enfant. C’est, au contraire, lui offrir une protection plus solide et plus durable, fondée sur la compréhension, l’esprit critique et le discernement. Dans un monde médiatique complexe et parfois hostile, ces compétences constituent l’un des meilleurs remparts pour former, demain, des citoyens éclairés et responsables.