Sur les réseaux sociaux maliens et au-delà, les Peuls sont régulièrement pris pour cible. Les amalgames entre identité ethnique et insécurité, nourris par l’histoire récente du Sahel, se traduisent par des insultes, des accusations et des campagnes coordonnées. Témoins et experts décrivent un climat numérique où la méfiance s’installe.
Un matin de 2021, Boubou Sékou Diallo ouvre sa page Facebook. Les notifications s’accumulent : sous son dernier post sur la situation sécuritaire, les commentaires fusent : « apatride », « vendu », « terroriste ». En quelques minutes, son fil se transforme en tribunal numérique. « Mon identité devient une arme contre moi », souffle-t-il. Boubou raconte les messages privés, parfois anonymes, parfois publics, qui l’assaillent. Des vidéos circulent, reprenant ses propos hors contexte pour les tourner contre lui. « On cherche à imposer une pensée unique », résume-t-il. Pour éviter la diffamation, il a choisi le silence : trois années sans publier sur sa page officielle, alors qu’elle servait autrefois à partager ses analyses.
Les racines d’une suspicion
Pour le sociologue Yacouba Dogoni, cette stigmatisation ne naît pas dans le vide. Il remonte à 2015, lorsque l’insécurité s’est déplacée du nord vers le centre du Mali, et que des groupes armés à dominante peule ont émergé. « Comme hier les Touaregs, les Peuls sont devenus la cible d’un amalgame collectif », explique-t-il.
Sur Facebook, WhatsApp ou X, les vidéos d’attaques et les images de suspects circulent, souvent accompagnées de commentaires accusateurs. « Dans les groupes ethniques en ligne, certains messages attisent la défiance », note Dogoni. L’absence de contrôle dans la plupart des pays, hormis la loi malienne sur la cybercriminalité, laisse libre cours à cette parole brute. Nathalie Yamb, webactiviste, bien qu’elle affirme ne pas vouloir essentialiser, contribue à la stigmatisation des Peuls, dans une vidéo, en les associant explicitement au terrorisme. Dans son discours, elle évoque le recrutement « d’individus qui sont, hélas, généralement de l’ethnie peule », entraînés pour mener des attaques terroristes. Même si elle tente de nuancer ses propos, elle renforce un lien dangereux entre une appartenance ethnique et la violence armée. Ces discours, répétés jour après jour, laissent des traces. « Frustration, repli, traumatisme », énumère le sociologue. Certains s’autocensurent, d’autres s’endurcissent.
Boubou se souvient d’un jour où, après avoir pris la parole sur un sujet économique, il a reçu des dizaines de messages le sommant de « retourner d’où il venait ». Il confie qu‘« on finit par douter de la place qu’on occupe dans son propre pays ». Cette stigmatisation n’est pas nouvelle. En 2018, la jeunesse peule du centre du Mali avait organisé un rassemblement pour dénoncer les attaques des milices d’autodéfense « Donso » et l’amalgame systématique entre Peuls et djihadistes. Pour de nombreux éleveurs, cet amalgame affecte directement la vie quotidienne et les relations intercommunautaires.
Du rejet à la radicalisation
Pour Dogoni, la mécanique est connue : lorsqu’on se sent constamment visé, on cherche à se défendre, parfois en rejoignant ceux qui promettent protection. « La stigmatisation est un terreau de radicalisation. Elle alimente la fracture sociale et prolonge les cycles de violence », prévient-il. Face à ces violences, la diaspora peule s’est mobilisée dans plusieurs capitales : Nouakchott, Paris, Washington. Sur les réseaux, les images fortes des destructions renforcent une identité peule marquée par un vécu commun de victimisation. Le sociologue appelle à un contrôle strict des pages et groupes en ligne, qu’ils soient pro ou anti-État, et à la formation des créateurs de contenu. Il plaide aussi pour des journées de sensibilisation réunissant Peuls et autres communautés, afin de dissocier clairement identité et violence armée. Boubou, de son côté, mise sur les campagnes d’unité : « Plus de messages de paix, partout, tout le temps. » Dans le flot continu des réseaux sociaux, les mots peuvent paraître fugitifs. Mais pour ceux qui en sont la cible, ils s’accumulent comme des pierres. « Arrêtez, car vous détruisez le tissu social », prévient Boubou. Le clic qui partage une insulte peut, à la longue, creuser un fossé qu’aucun pont ne pourra réparer.